Contempler le ciel et y imaginer s’y aventurer, n’est-ce pas le rêve le plus fou de l’humanité ? Depuis le mythe d’Icare, tant d’hommes se sont brûlés les ailes à vouloir s’approcher du soleil. Nous nous souvenons bien sûr de Léonard de Vinci qui, dès le XVe siècle, envisage la conception de premières machines volantes.
Pourtant, personne encore n’a réussi à s’élever dans le ciel, à l’exception près, peut-être, de Joseph de Cupertino resté célèbre pour ses lévitations au XVIIe siècle, ce qui fera de lui, bien plus tard, le saint patron des aviateurs.
La conquête du ciel, la vraie, interviendra en réalité à la fin du siècle des Lumières et elle est à mettre au crédit de deux frères ardéchois, Joseph et Etienne Montgolfier, qui donneront leur nom au célèbre aérostat que nous avons pour habitude d’appeler un « plus léger que l’air » par opposition au « plus lourd que l’air » qui apparaîtra un siècle plus tard sous la forme d’un avion.
Retenez donc bien cette date : le 19 septembre 1783. Nous sommes au château de Versailles, le cœur de la monarchie française, voulu par le Roi-Soleil. Ce jour-là, devant son descendant, Louis XVI, un aéronef va bel et bien s’approcher du soleil.
Une foule de 120 000 personnes envahit le château et le parc de Versailles
Le temps est magnifique en cette fin d’été. L’avant-cour du château est noire de monde. Toute la famille royale est réunie. Pour la première fois, se trouve au centre de cette cour, un immense ballon qui intrigue toute la population. Il mesure 18,47 mètres de haut et 13,28 mètres de large. Il pèse 400 kilogrammes. Etienne Montgolfier l’a nommé Le Réveillon du nom de son ami Jean-Baptiste Réveillon, le directeur de la Manufacture royale des papiers peints. Le ballon est fait de toile de coton encollée de papier sur les deux faces. Jean-Baptiste Réveillon n’a d’ailleurs pas hésité à le décorer avec faste. Sur un fond bleu azur, il laisse apparaître en doré les chiffres du roi entrelacés et reliés par des ornements. Le souverain est subjugué et conquis par cette prouesse technique.
Il est treize heures quand un coup de canon retentit. A cet instant, la foule paraît incrédule. Elle voit monter à bord d’un panier rond en osier, un mouton, un canard et un coq. La Fontaine aurait trouvé à cette situation une belle source d’inspiration pour une fable.
C’est en effet la poésie du ciel qui commence à s’écrire depuis le Royaume de France. Parce qu’onze minutes plus tard, au second coup de canon, le panier accroché au ballon est prêt à s’élever. L’ensemble prend effectivement son envol. La foule retient son souffle avant d’acclamer l’ascension de l’aérostat. Le ballon grimpe jusqu’à six cents mètres. Il vole pendant une dizaine de minutes, parcourt une distance d’environ trois kilomètres et demi et atterrit dans le bois de Vaucresson. Les animaux sont en bonne santé et sont même recueillis par le roi, soufflé par cet exploit, qui leur réserve un accueil chaleureux au sein de la ménagerie de Versailles. Joseph et Etienne Montgolfier sont aux anges. Leur invention vient de faire basculer l’histoire de l’humanité.
Les Montgolfier, entrepreneurs des Lumières
Ces deux frères viennent d’une famille de seize enfants, implantée dans le Vivarais en Ardèche. Leur père, Pierre, est un papetier de renom, installé à Vidalon-lès-Annonay. Jospeh est le douzième enfant, Etienne le quinzième. A leur tour, ils dirigent des manufactures de papier dans le nord de l’Ardèche. Ils sont également passionnés de sciences, de botanique, de chimie et de mécanique, de véritables entrepreneurs des Lumières. Joseph s’est notamment intéressé de près à la chimie des airs. Dès 1782, ses études prennent de l’ampleur. A ce propos, l’histoire retient deux versions. Joseph serait à Avignon, en train de lire une gazette, lorsque son regard se porte sur la cheminée de laquelle s’échappe de la fumée. Joseph s’interroge : si cette fumée peut être emprisonnée, pourrait-elle devenir une source d’énergie ? Cette idée le titille. Il fabrique dans la foulée un cube en papier très léger, le tient au-dessus des flammes, le lâche et remarque que celui-ci s’élève. La seconde version raconte qu’il aurait observé une chemise en train de se gonfler près de l’âtre alors qu’elle séchait. Quelle que soit l’expérience, il est décidé à mener des recherches plus sérieuses grâce à de l’air chaud qui pourrait constituer une poussée d’Archimède.
Les deux frères exécutent alors des essais à plus grande échelle. Le 14 décembre 1782, ils se retrouvent dans les jardins de l’entreprise familiale à Viadalon-lès-Annonay avec un ballon de 3 m3 gonflé d’air chaud. Ils réitèrent l’expérience le 25 avril 1783 avec un ballon largement plus imposant, d’une douzaine de mètres de diamètre, d’un poids de 225 kilogrammes et fait de papier d’emballage en triple épaisseur. L’ensemble fait 800 m3. La ballon atteint 400 mètres d’altitude. La voilà notre première montgolfière !
Désormais, il s’agit pour les frères Montgolfier de sortir de la confidentialité. Les premiers essais étaient privés. Il faut faire la démonstration de la pertinence de leur invention devant des notables. L’assemblée des Etats du Languedoc, dans la cour du couvent des Cordeliers à Annonay, leur offre ce moment idéal le 4 juin 1783. Le ballon s’élève à plus de mille mètres d’altitude et parcourt deux kilomètres et demi en dix minutes grâce à l’air chauffé avec de la paille enflammée. Le retentissement régional est colossal. La capitale en est très vite informée. L’Académie des Sciences invite ainsi nos deux héros ardéchois à renouveler l’expérience devant Louis XVI, lui-même. C’est ainsi que nous nous retrouvons à nouveau en cette journée historique du 19 septembre 1783.
Pourtant, sept jours plus tôt, les frères Montgolfier ont frôlé de près la catastrophe. Dans un ultime essai devant l’Académie des Sciences avant la représentation finale à Versailles, le ballon s’est certes élevé mais s’est déchiré aussitôt alors qu’il était totalement détrempé en raison de la pluie qui s’était abattue en ce début de mois de septembre. En cinq jours, Etienne et Joseph réussissent l’exploit de construire un autre ballon, Le Réveillon, celui qui volera à Versailles, aidés par leur ami, Jean-Baptiste Réveillon.
Immédiatement, le ballon devient à la mode. Des gravures, des gazettes, des chansons, des vaisselles font l’éloge de cette invention tandis que, dans le même temps, Jacques Alexandre César Charles invente le ballon à gaz. Décidément, la France porte en elle des entrepreneurs talentueux en passe de conquérir le monde.
Le premier vol humain
Toutefois, l’invention manque encore d’un certain panache. A quand des hommes dans ces fameuses montgolfières ? Ils ne tarderont pas à sauter le pas. Le scientifique Jean-François Pilâtre de Rozier s’est passionné pour le ballon des frères Montgolfier. Alors que le roi ne veut pas entendre parler d’un vol humain, considérant le risque trop important, il réussit finalement à convaincre le monarque et décide de prendre part lui-même au vol. Il est rejoint par le Drômois François Laurent d’Arlandes, un officier d’infanterie intrépide qui venait d’expérimenter le parachutisme depuis une tour et qui a failli perdre la vie en sautant d’une carrière à Montmartre. Le marquis d’Arlandes, qui a connu Joseph Montgolfier au collège, s’est très naturellement rapproché des inventeurs ardéchois, pour participer aux prémices de cette épopée.
Les deux aéronautes en herbe montent donc à bord d’un aérostat, conçu une nouvelle fois par les frères Montgolfier, le 21 novembre 1783, soit deux mois après le vol réussi de Versailles. Le décollage est prévu depuis la pelouse du château de la Muette, un endroit encore champêtre de l’ouest de la capitale. Il y a, parmi les curieux venus assister à ce premier vol humain, des Parisiennes qui arborent pour la première fois une coiffure à la montgolfière, à savoir un ballon bleu et or qui se balance au sommet d’un faux chignon. Cela fait naturellement sensation !
Il faut un peu de patience avant de voir le ballon se gonfler totalement. Puis, sous les yeux ébahis de la foule, l’aéronef se dresse et s’envole dans le ciel de Paris. Dans leur galerie en osier, les deux hommes alimentent un réchaud avec de la paille afin que le ballon garde de l’altitude. Ils sont soumis aux vents, n’ont donc aucune prise sur la direction, mais suivent un temps la trajectoire de la Seine. Pour eux, le spectacle est grandiose. Ils découvrent un Paris miniature. Au sol, les habitants ressemblent à des fourmis. Jamais aucun homme n’a observé la terre de cette façon. Après vingt-cinq minutes de vol, et dix kilomètres parcourus, ils se posent sur la Butte-aux-Cailles, au sud de Paris. L’exploit est immense. Ils sont les premiers hommes à avoir volé, et cela grâce à nos frères ardéchois.
Quand Lyon devient à son tour un berceau de la conquête du ciel
Au regard de leur succès, les Montgolfier seront anoblis par le roi et leur papeterie recevra le titre de manufacture royale. Quant aux aérostats, ils ne cesseront d’être utilisés dans le cadre d’une course aux records et aux premières, des aventures souvent périlleuses. Pilâtre de Rozier en fera les frais lors d’une traversée de la Manche qu’il tentera le 15 juin 1785. Son engin s’écrasera dès le début du vol sur une plage près de Boulogne-sur-Mer. Tous les occupants seront tués.
La mode des ballons prend toutefois son essor à travers la France. Toutes les grandes villes de province veulent aussi pouvoir observer ces vols majestueux, l’occasion de démontrer toute l’étendue des savoir-faire locaux. Après Paris, c’est donc Lyon qui se mobilise. Joseph de Montgolfier s’investit personnellement dans un collectif qui rassemble toute l’élite de la capitale des Gaules. Une souscription est lancée par l’intendant Jacques de Flesselles. L’argent collecté permet de concevoir un géant des airs, appelé Le Flesselles, de plus de 42 mètres de hauteur.
Resplendissante, cette montgolfière se paye même le luxe de pouvoir embarquer plusieurs passagers. La noblesse compte bien obtenir des places. Le prince de Ligne, le comte de Dampierre et d’Anglefort et le comte de Laurencin gagnent le droit d’y embarquer. Une estrade de trente mètres carrés est installée le matin du 19 janvier 1784 sur la plaine des Brotteaux pour accueillir ce nouveau monstre du ciel. Une foule compacte s’étend dans toute la ville, impatiente d’assister au décollage. Une cinquantaine d’ouvriers s’affairent pour faire gonfler le ballon. Juste au moment de prendre son envol, Fontaine, un collaborateur de Joseph de Montgolfier, saute dans la nacelle et lance avec hardiesse au prince de Ligne : « Sur terre, je vous respectais, mais ici nous sommes égaux. »
La conquête du ciel porte en elle aussi les germes de la Révolution à venir. Le vol ne dure qu’un quart d’heure mais il est pleinement réussi, suscitant l’admiration de tous. C’est maintenant chose faite. La grande aventure des pionniers du ciel est en marche et c’est en Ardèche et à Lyon, dans notre région Auvergne-Rhône-Alpes, qu’elle a pris son élan.
Et ensuite ?
Aujourd’hui, les montgolfières sont essentiellement utilisées à titre de loisirs, pour réaliser des excursions afin de contempler les paysages et le patrimoine au sol, ou dans le cadre de compétitions sportives. Il s’agit alors de parcourir le plus de distance possible ou de rester en l’air le plus longtemps possible ou encore d’aller le plus haut possible. Les ballons ont toutefois revêtu d’autres rôles dans l’histoire. Moins d’un siècle après l’invention des Frères Montgolfier, des ballons d’observation sont utilisés par l’armée dans le cadre de la guerre de 1870. Cette nouvelle utilisation atteint son apogée durant la Première Guerre Mondiale. Les ballons sont alors gonflés à l’hydrogène et prennent l’allure de « saucisses ». Certains d’entre eux sont des ballons dirigeables. Ils servent non seulement à observer les mouvements des troupes ennemies ou à repérer les sous-marins en mer mais aussi à donner des indications précises à l’artillerie au sol afin qu’elle règle mieux ses tirs. Avec l’apparition de l’aviation militaire, ils seront bien sûr largement pris pour cible.
Les ballons ont par ailleurs joué depuis toujours un rôle clé dans les études atmosphériques, météorologiques et dans le développement des technologies aéronautiques. Alors que les aérostats semblaient toutefois tomber en désuétude depuis la Seconde Guerre Mondiale, ils connaissent un nouvel essor ces dernières années. Les ballons stratosphériques, dont certains peuvent s’élever à des altitudes de plus de trente kilomètres, ont permis par exemple de mener des recherches spatiales ou de surveiller les changements climatiques. En France et particulièrement dans notre région, des entreprises se mobilisent encore pour concevoir des ballons captifs ou des dirigeables pour la surveillance des frontières, des camps militaires, pour les télécommunications ou encore pour dépolluer l’air grâce à des lasures photo catalytiques. Une entreprise iséroise travaille par exemple sur une façon de révolutionner le fret de manière décarbonée grâce à un dirigeable écoresponsable de dernière génération. Un nouvel âge d’or pour les plus légers que l’air qui s’écrit une fois de plus en Auvergne-Rhône-Alpes !
Sources :
- Musée de l’aviation Clément Ader – Mémoires d’aviation
- Château de Versailles – Le premier vol en montgolfière
- Quand la France lance l’aventure trépidante de la conquête du ciel : le premier vol habité d’une montgolfière, Historia, 21 novembre 2025
- Comment les frères Montgolfier et leurs concurrents sont-ils allés à l’assaut du ciel à la fin du XVIIIe siècle ? Historia, 1er mars 2016
Crédit photo
1 – couverture : Joseph Montgolfier (1740-1810) & Jacques Etienne Montgolfier (1745-1799) © Getty
2 – Vue de Versailles prise du côté de la Chapelle, première expérience faite à Versailles en 1783, Paris, © Bibliothèque nationale de France
3 – Statue des frères Montgolfier à Annonay © Département de l’Ardèche
4 – © Archives municipales de Lyon