Nous sommes le 31 juillet 1944 à l’aéroport de Poretta, à quelques kilomètres de Bastia, en Corse. Un grand soleil resplendit sur l’île de beauté dès le petit matin. Sur ce décor béni, la guerre pourrait sembler une préoccupation lointaine. Pourtant, sur la base aérienne, une grande opération militaire se prépare : le débarquement de Provence. Celui-ci doit être déclenché quinze jours plus tard. Le commandant Antoine de Saint-Exupéry vient d’arriver dans une jeep américaine. Il a 44 ans et il est un aviateur usé par des aventures vécues à cent à l’heure depuis qu’il a rejoint dans les années 1920 les rangs de l’Aéropostale. Mais voilà, Saint-Ex rêvait de se battre à nouveau, après avoir assisté, depuis le ciel, à la débâcle française en juin 1940. Depuis New-York, il a fait des pieds et des mains auprès des autorités américaines pour combattre et réintégrer le groupe de reconnaissance 2/33 auquel il appartenait au début de la guerre. Il est trop âgé pour être un pilote de combat mais la hiérarchie militaire finit par céder, lui donnant le droit de piloter le mythique P-38 Lightning, un monstre à double fuselage capable de grimper en haute altitude à une vitesse de 650 km/h.
Ce matin-là, il n’emporte aucun armement. Sa mission consiste à prendre des photographies durant plusieurs heures en remontant la vallée du Rhône jusqu’à Lyon et en allant ensuite jusqu’en Savoie et en Isère avant de repiquer vers le sud et sa base. A 8h45, le commandant Saint-Exupéry fait un bref geste de la main depuis son cockpit et décolle. Cela devait être une mission de routine mais on ne le reverra plus. Une légende disparaissait, lui qui avait écrit des chefs d’œuvre comme Terre des hommes, Pilote de guerre et bien sûr Le Petit Prince. Certains imaginent qu’au cours de ce dernier vol, il aurait survolé Saint-Maurice-de-Rémens, dans l’Ain, là où il a passé son enfance et là où il forma le rêve de tutoyer les étoiles. C’est donc à Lyon et dans l’Ain, sur les traces du jeune Antoine, que nous vous emmenons ce mois-ci pour une nouvelle chronique des Histoires d’ailes et de ciel, la sixième de la série.
Antoine, enfant, hérite très rapidement d’un surnom qui résonne comme une prémonition : pique-la-lune, en raison d’un nez légèrement relevé qui a l’air de pointer constamment vers les étoiles. Il faut dire que Tonio, comme on l’appelle affectueusement dans sa famille, passe son enfance à rêvasser, contemplant l’immensité du ciel et ses constellations. Cette enfance, elle prend racine à Lyon, place Bellecour, précisément au 8 rue du Peyrat, rebaptisée rue Antoine de Saint-Exupéry le 29 juin 2000, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
Il faut lever la tête, comme lui, aujourd’hui, pour remarquer sa présence. Cette même année 2000, une statue d’Antoine de Saint-Exupéry est effectivement dévoilée. Un autre personnage l’accompagne. Il s’agit d’un petit bonhomme qui pose une main rassurante sur son épaule. Vous aurez reconnu Le Petit Prince.
Des souvenirs éphémères à Lyon
Le père d’Antoine, Jean, est inspecteur d’assurances. Avec son épouse, Marie, ils ont cinq enfants. Antoine est le troisième. Marie-Madeleine et Simone sont les aînées et François et Gabrielle viennent ensuite. Dans cette famille noble et croyante, la fratrie est très unie. Tous les dimanches, ils se rendent à la messe à la basilique de Fourvière. Ils déjeunent ensuite souvent chez un oncle qui possède une très belle propriété à côté de l’amphithéâtre romain. Mais l’empreinte lyonnaise d’Antoine de Saint-Exupéry tient à peu de choses. En 1904, le père est terrassé par une hémorragie cérébrale à seulement 41 ans. Marie doit élever seule ses cinq enfants. Après cette tragédie, elle quitte Lyon pour s’installer dans la demeure où elle a grandi, le château de La Môle, dans le Var. Elle ne revient à Lyon que trois ans plus tard, en 1907, dans un appartement au 1 place Bellecour chez une grand-tante.
En réalité, il y a une autre maison, à quelques encablures de Lyon, qui devient le ciment de la famille Saint-Exupéry : le château de Saint-Maurice-de-Rémens. Nous sommes dans la plaine de l’Ain, non loin d’Ambérieu-en-Bugey. La propriété appartient à cette même grand-tante de Marie, la comtesse de Tricaud. Cette demeure devient rapidement le sanctuaire des souvenirs d’Antoine. Il y passe toutes ses vacances et tous ses étés, même lorsqu’il sera scolarisé ensuite au Mans. Saint-Maurice-de-Rémens ressemble à un coin de paradis pour lui. C’est son refuge. Etendu dans le grand parc, il passe des heures à regarder le ciel. Ses sœurs l’appellent le Roi-Soleil. Lui joue la comédie, compose des premiers vers, invente des saynètes de théâtre. Sa mère est aux petits soins pour lui. Elle-même artiste-peintre, elle l’initie aux arts, à la musique, à la littérature. Elle est aussi son amie, sa confidente, son ange-gardien. Notre Tonio se crée ici, à Saint-Maurice-de-Rémens, un ancrage éternel, par le truchement de sa mère mais aussi par cette demeure qui devient l’écrin de sa quête d’aventures.
Saint-Maurice-de-Rémens, là où son rêve de voler prend forme
L’aventure, il la vit en permanence dans ce grand parc chargé de sapins noirs et de tilleuls où il imagine les inventions les plus loufoques ou les plus ingénues. Il met au point un système d’irrigation pour le jardin lors des étés caniculaires. Surtout, Antoine, qui ne cesse de vouloir accrocher les nuages, construit, un jour, un vélo auquel il a fixé des draps, espérant en faire une voile, afin de tenter de s’envoler, lancé à pleine vitesse. Un peu plus tôt, il s’était jeté d’un étage, accroché à un parapluie. Autant d’occasions manquées.
Au sein du château, Antoine remplit de joie la fratrie. Il raconte pléthore d’histoires, pléthore d’aventures à ses frères et sœurs, déclenchant chez eux de grands éclats de rires. Il veille sur son petit-frère François avec autant de malice que d’attendrissement. Un jour, alors qu’il est l’heure de se coucher, Simone, la grande sœur, entend Antoine lui tenir ce récit dans lequel, naturellement, il joue le rôle principal : « Alors, comme je m’élevais dans les airs, j’entendis la foule s’écrier : Vive Antoine de Saint-Exupéry. »
Il faut dire qu’Antoine a l’occasion d’entendre régulièrement le vrombissement des hélices. L’aérodrome d’Ambérieu-en-Bugey se situe à seulement six kilomètres de la propriété, de quoi susciter sa curiosité.
En juillet 1912, au nez et à la barbe de sa mère, il rejoint la piste d’envol à bicyclette. Là, il surprend un duo de pilotes par son culot. Il leur jure que sa mère lui a donné l’autorisation d’un baptême de l’air.
Le pilote Gabriel Salvez finit par céder devant tant d’enthousiasme et l’emmène pour la première fois dans les nuages. « Les ailes frémissaient sous le souffle du soir ; le moteur de son chant berçait l’âme endormie ; le soleil nous frôlait de sa couleur pâle. », écrit-il à son retour. L’aviation est désormais une poésie pour lui.
Le souvenir de Saint-Maurice-de-Rémens
En 1917, l’année de son baccalauréat, Antoine perd son jeune frère François, le compagnon de jeux, d’une péricardite. Une peine immense et douloureuse blesse son cœur. C’est la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte. C’est donc l’heure des choix et des responsabilités. Antoine deviendra aviateur, c’est décidé. Mais il a gardé pour toujours, dans le coffre-fort de ses souvenirs, le château de Saint-Maurice-de-Rémens comme premier port d’attache. C’est cette enfance qu’il ne cessera de chérir tout au long de ses aventures aériennes. Elle sera aussi le berceau de son œuvre littéraire.
Toute sa vie, il y fait allusion. En 1921, alors qu’il est en train de passer son brevet de pilote militaire au Maroc et qu’il se lasse de l’aridité du paysage, il écrit ceci à sa mère : « Le vert me manque, le vert est une nourriture morale, le vert entretient la douceur des manières et la quiétude de l’âme. Supprimez cette couleur de la vie, vous deviendrez vite sec et mauvais. » Il pense alors à la grande plaine de l’Ain si verdoyante.
En 1930, Antoine de Saint-Exupéry est déjà un aviateur aguerri. Il a rejoint la compagnie Latécoère en 1926 et il est maintenant le directeur d’exploitation d’Aeroposta Argentina. Il est missionné pour ouvrir de nouvelles lignes aériennes afin d’acheminer le courrier en Amérique du Sud. La nostalgie de Saint-Maurice-de-Rémens est encore là : « Ce qui m’a appris l’immensité, ce n’est pas la voie lactée, ni l’aviation, ni la mer, mais le second lit de votre chambre. » écrit-il à sa mère. L’immensité, pour lui, c’est donc l’amour de sa mère qu’il ressentait dans sa maison d’enfance. C’est depuis Buenos Aires qu’il écrit aussi Vol de Nuit, son deuxième roman après Courrier Sud et dans lequel un passage merveilleux évoque son lien avec sa mère : « Ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d’anges et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n’agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle… Car on apaise un lit comme d’un doigt divin la mer. »
En 1939, notre écrivain-aviateur intègre le groupe de reconnaissance aérienne II/33 alors que la Seconde Guerre Mondiale éclate. Il vient de faire paraître un chef d’œuvre immense, Terre des Hommes, élu Grand Prix du roman de l’Académie française la même année. Un autre passage permet de comprendre l’influence de Saint-Maurice-de-Rémens. « Il était quelque part un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une vieille maison que j’aimais. Peu importait qu’elle me fut éloignée ou proche, qu’elle ne put ni me réchauffer dans ma chair, ni m’abriter, réduite ici au rôle de songe : il suffisait qu’elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. Je n’étais plus ce corps échoué sur une grève, je m’orientais. J’étais l’enfant de cette maison, plein du souvenir de ses odeurs, plein de la fraîcheur de ses vestibules, plein des voix qui l’avaient animée. Et jusqu’au chant des grenouilles dans les mares qui venaient ici me rejoindre. »
L’enfance, un territoire à cultiver
Il avait déjà résumé cette sensation en 1930 en écrivant à sa mère ces mots : « C’est un drôle d’exil d’être exilé de son enfance. » Douze ans plus tard, dans Pilote de guerre — l’ouvrage que les Américains décriront comme la meilleure réponse à Mein Kampf —, il écrira cette autre phrase qui dit tout : « Je suis de mon enfance comme d’un pays. »
Elle est là la phrase clé qui résume l’origine du Petit Prince, le conte le plus lu au monde, et que notre Antoine écrira depuis New York en 1943. Le Petit Prince, en fin de compte, c’est lui, c’est son double : « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) », dit-il d’ailleurs dans sa dédicace célèbre à son ami Léon Werth. Cultivons une âme d’enfant, voilà le message de Saint-Ex, et cette âme d’enfant, pour lui, elle est toujours restée ancrée à Saint-Maurice-de-Rémens.
Nous voilà revenus à la veille du 31 juillet 1944, le jour où Antoine de Saint-Exupéry disparaît dans les profondeurs de la Méditerranée, à bord de son P-38 Lightning, probablement abattu par un chasseur allemand bien que cette thèse n’ait jamais reçu de preuves formelles. Le 30 juillet, le commandant Saint-Exupéry écrit une dernière lettre à son camarade Pierre Dalloz : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » Antoine de Saint-Exupéry était bien le jardinier du ciel, défrichant de nouveaux horizons sous toutes les latitudes comme il aimait cultiver le jardin de son enfance dans tous ses recoins.
Pour aller plus loin :
En 1920, Marie de Saint-Exupéry hérite du château de Saint-Maurice-de-Rémens où elle s’installe. Alors que ses revenus sont modestes, elle doit se séparer des terres attenantes au château. En 1932, elle est contrainte de vendre la propriété, devenue trop lourde à gérer. Le château est alors acquis par la caisse des écoles de la ville de Lyon pour en faire une colonie. L’établissement, transformé en internat, accueille jusqu’en 1986 de jeunes lyonnais, des pupilles de la nation puis des enfants placés. Depuis 1996, le domaine n’est plus occupé. En 2009, il est racheté par la commune de Saint-Maurice-de-Rémens. En 2020, sous l’impulsion de Laurent Wauquiez, la Région Auvergne-Rhône-Alpes fait l’acquisition du château avec l’ambition d’y ouvrir la Maison du Petit Prince, un grand lieu-hommage à la vie et à l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry.
Sources principales :
- Œuvres complètes, Antoine de Saint-Exupéry
- https://www.antoinedesaintexupery.org/
Crédit photo
1 – Couverture : ©Ministère des Armées
2 – 80 ans du Petit Prince : racines locales, phénomène mondial ©Le Progrès
3 – Le baptême de l’air (1912) ©Le Progrès
4 – Portrait d’Antoine de Saint-Exupéry – © SHD
5 – Antoine de Saint Exupery, 1944. Photo: John Phillips, ©The John and Annamaria Phillips Foundation