Sa citation militaire laisse peu de doute sur la gloire qu’Adolphe Pégoud a imprimée dans le ciel de France durant le premier quart du XXe siècle : « D’un entrain et d’une bravoure au-dessus de tout éloge ; aussi modeste qu’habile pilote, n’a pas cessé, depuis le début de la campagne, de mettre ses merveilleuses aptitudes au service de son pays ; accumulant journellement les traits de courage et d’audace ; n’en est plus à compter les combats qu’il a engagés, seul à bord, contre des ennemis puissamment armés. » Cependant, dans la mémoire collective, son nom a été quelque peu oublié. Les célèbres aviateurs répondant aux noms de Guynemer, Fonck ou encore Roland Garros ont éclipsé les prouesses de l’Isérois Adolphe Pégoud. C’est pourtant lui le premier à sauter en parachute depuis un avion. C’est pourtant lui aussi le premier à s’essayer aux acrobaties aériennes. C’est pourtant encore lui le premier à avoir acquis le statut d’As durant la Première Guerre Mondiale. Il était temps de rendre hommage à ce géant de l’aviation française. Voici donc notre nouvelle chronique des Histoires d’ailes et de ciel, la cinquième de la série.
Adolphe Pégoud est né à Montferrat le 13 juin 1889. Nous sommes au nord de l’Isère, tout près du lac de Paladru, une perle bleue dans un écrin de verdure. Il est le troisième enfant d’une famille d’agriculteurs, humble et qui ne rechigne jamais à la tâche. Mais le travail de la terre n’est pas sa tasse de thé. A onze ans, il obtient son certificat d’étude. Adolphe Pégoud est alors placé chez un proche parent, boucher à Virieu, situé à quelques encablures de son village natal.
Le jeune homme est rêveur. Les études, l’agriculture, les métiers alimentaires ne le passionnent pas plus que cela. Il ne pense qu’à l’aventure, à une vie trépidante, faite de voyages et de conquêtes. Alors, sans crier gare, à quatorze ans, notre héros quitte le Dauphiné seul, un sac sur les épaules, direction la capitale, Paris, où il espère embrasser une jolie carrière. Les débuts sont pénibles. Pour vivre un tant soit peu décemment, il enchaîne les petits boulots, fait du porte-à-porte, tentant d’écouler de la camelote. Cela ne prend pas. Seule consolation, il est pris en affection par un couple de Parisiens sans enfants qui l’estiment comme leur propre fils. Adolphe Pégoud n’oublie pas pour autant sa vraie famille à qui il donne des nouvelles régulièrement. Ayant attendu patiemment ses dix-huit ans, il comprend alors que l’armée peut être le réceptacle de ses rêves d’aventure. En 1907, il s’engage donc comme cavalier au 5e régiment de chasseurs d’Afrique et part pour l’Algérie. Un an plus tard, il participe à la campagne du Maroc mais est atteint par le paludisme. Il doit être rapatrié en Algérie puis en France pour quelques mois de convalescence. A sa demande, Adolphe Pégoud va être muté au 3e régiment d’artillerie coloniale de Toulon.
La découverte de la joie de l’aviation
Lors de cette affectation, il se lie d’amitié avec son supérieur, le Capitaine Louis-Victor Carlin. Depuis quelques temps, ce dernier s’est pris de passion pour les débuts de l’aviation et entend bien entraîner son nouveau camarade dans des aventures aériennes. Mais Adolphe Pégoud n’y connaît rien. Il n’a pas cette fibre. L’aviation est pour lui une fantaisie extravagante. Son Capitaine ne cède pas pour autant et continue à vouloir le convaincre. En 1911, Carlin est muté au camp d’aviation de Satory, près de Versailles. Pégoud, définitivement lié à son supérieur, décide de le suivre dans les Yvelines.
Et en octobre, il se laisse finalement tenter par un baptême de l’air d’autant plus que c’est Carlin qui pilote. Ce premier vol le laisse sans voix. Le voilà conquis. « Vous décrire la sensation ainsi que la joie ressenties pour mon premier voyage en aéroplane est impossible, et je ne saurais le faire. Hier matin, j’ai volé une heure et demie à 2 900 mètres d’altitude. C’est vraiment beau et imposant. Regardez plutôt cet oiseau d’acier dans sa pleine stabilité, bravant le vide et l’espace. », écrit-il avec enthousiasme à ses parents.
Dès lors, il ne pense plus qu’à voler. En février 1913, après avoir quitté l’armée, Carlin réussit à le faire admettre à l’école de pilotage de Bron
dont il vient de prendre la direction afin que son protégé puisse passer son brevet de pilote civil. C’est chose faite le 1er mars sur un avion biplan Farman. Adolphe Pégoud est heureux comme tout. Il cherche à s’investir dans le milieu aéronautique et écrit plusieurs lettres de motivation aux grands constructeurs aéronautiques dont Gabriel Voisin qui le recrute. Toutefois, le courant ne passe pas entre les deux hommes. Au bout d’une semaine seulement, le pionnier de l’aéronautique met fin à ses fonctions. Le jeune pilote dauphinois n’est guère échaudé par ce licenciement et retombe rapidement sur ses pattes aux côtés d’un autre pionnier, Louis Blériot, en tant que troisième mécanicien, puis comme pilote d’essai, à Buc, dans les Yvelines, là où s’élève l’aérodrome privé de celui qui a franchi la Manche pour la première fois en 1909. Il côtoie des pilotes aguerris qui lui apprennent les ficelles du métier. Ces derniers doivent surtout tempérer les ardeurs du jeune aviateur qui apparaît un peu trop comme un casse-cou. Il faut dire qu’il est prêt à tous les risques pour marquer de son empreinte la conquête du ciel. Il prend conscience que l’aviation est un sport dangereux, qu’elle a déjà endeuillé de nombreuses familles mais il est prêt à faire le sacrifice de sa vie pour prouver que le pilotage peut être plus sûr.
Le voltigeur du ciel
C’est ainsi qu’il se porte volontaire pour tester le parachute plié avec ouverture automatique, un système inventé par Frédéric Bonnet. Pour tenter cet exploit inédit, il faut d’abord se procurer un appareil dont on sait qu’il sera sacrifié. Ce sera un vieux Blériot XI réformé. Le 19 août 1913, Pégoud et Bonnet fixent le parachute sur la carlingue de l’appareil. Puis, vers 18 heures, Pégoud s’envole de l’aérodrome de Châteaufort, non loin de Versailles. Il atteint l’altitude de 250 mètres environ avant de se jeter dans le vide et de déclencher son parachute qui s’ouvre et qui lui permet de rejoindre le sol délicatement. C’est une première ! Jamais un pilote n’a tenté un pareil défi.
Certains hommes ont sauté depuis un ballon, depuis un édifice ou un promontoire naturel mais jamais depuis un aéronef en mouvement. Et l’on se dit alors que cela pourrait sauver la vie de nombreux pilotes qui rencontreraient des avaries sur leurs appareils. Mais cet exploit comporte aussi la promesse d’autres défis impensables à l’époque. Durant sa chute, Adolphe Pégoud remarque en effet que son avion, livré à lui-même, effectue de curieuses boucles avant de s’écraser au sol. A cet instant, il est décidé à prouver qu’un pilote est capable de les reproduire en vol. Il entend ainsi être le premier des acrobates du ciel.
Moins de deux semaines après avoir lancé l’ère du parachutisme en avion, il réalise le 1er septembre 1913, sur une distance de quatre cent mètres, le premier vol « tête en bas » de l’histoire, une performance réalisée devant Louis Blériot qui en est tout ébaubi. Dès le lendemain, il réitère sa spectaculaire manœuvre sur sept cents mètres devant des représentants de l’aviation civile et militaire. Il est désormais adulé, ovationné, porté en triomphe par ses pairs, la presse et le public, d’autant que le 21 septembre, il réalise une série d’acrobaties et notamment une boucle complète. Il n’est pas le premier cette fois mais l’un des tous premiers. Le Russe Piotr Nesterov avait réalisé le premier looping de l’histoire seulement quelques semaines plus tôt. Néanmoins, Adolphe Pégoud a acquis une notoriété exceptionnelle, à tel point qu’il est surnommé en France « le roi du ciel ». Il n’y a pas plus bel ambassadeur pour l’aéronautique française. Il est envoyé en tournée partout en Europe et même aux confins de la Russie, exécutant des séries de tonneaux, loopings et vrilles vertigineuses. On dit qu’il est un artiste du ciel. A l’époque, le terme de voltige aérienne n’est pas encore entré dans le jargon aéronautique mais c’est bien lui le premier des voltigeurs du ciel. Ses prestations attirent à chaque fois sur les terrains d’aviation des milliers et des milliers de spectateurs qui assistent, incrédules, à une chorégraphie aérienne parfaitement exécutée.
Le chevalier du ciel
Ces scènes de liesse et cette effervescence ne durent qu’un temps. Moins d’un an après son premier vol tête en bas, éclate la Première Guerre Mondiale. Sans hésiter, Adolphe Pégoud revêt à nouveau l’uniforme militaire alors qu’il devait partir en tournée en Amérique. Ses qualités de pilote sont perçues comme des atouts indéniables dans l’aviation militaire naissante. Seulement, à cette époque, ils se comptent sur les doigts de la main ceux qui imaginent l’aviation comme une arme de guerre. L’aviation est seulement considérée comme un moyen d’observer l’ennemi, un rôle traditionnellement dévolu à la cavalerie. C’est la raison pour laquelle nous allons surnommer maintenant les aviateurs de l’époque les cavaliers du ciel. Ils sont les yeux de l’armée et ne tardent pas à donner des indications précieuses aux troupes au sol afin que celles-ci règlent avec plus d’efficacité leurs tirs d’artillerie.
Adolphe Pégoud évolue sur des avions Farman et se fait remarquer lors de la défense de Paris et lors de missions de reconnaissance dans le ciel de Maubeuge. Il participe aussi à de premiers raids aériens consistant à larguer des bombes sur les positions ennemies. Les premiers bombardiers sont de frêles aéronefs et les risques pris sont colossaux. A la fin de cette année 1914, les aviateurs de la Grande Guerre ne sont plus seulement des pilotes. Ils sont devenus des guerriers. Certes, les duels aériens ne sont pas encore légion mais dans les états-majors alliés et ennemis, chacun comprend qu’il va falloir s’équiper d’avions de chasse pour protéger les bombardiers et partir à l’assaut de l’adversaire. Il y a eu quelques combats mais la plupart du temps, les pilotes se saluent respectueusement sans chercher à s’affronter. La situation évolue radicalement durant l’année 1915. Les avions commencent à être équipés de mitrailleuses. Les derniers aéroplanes nés des chaînes d’assemblage sont conçus pour être de terribles oiseaux de proie. Adolphe Pégoud hérite ainsi d’un des premiers chasseurs, un Morane.
Le 5 février 1915, il obtient ses premières victoires aériennes en abattant deux avions ennemis, un Taube et un Aviatik et réussit à mettre en fuite un troisième adversaire, ce qui lui vaut d’être promu adjudant et de recevoir la médaille militaire. Il enchaîne alors les succès, notamment le 2 avril, lorsqu’il parvient à faire atterrir dans les lignes françaises deux Taube, les équipages allemands étant aussitôt capturés par les soldats français. Avec cinq victoires homologuées, il devient le tout premier As de l’aviation française. Notre héros obtient une dernière victoire le 18 juillet 1915 en abattant un Aviatik. Il est élevé dans la foulée au rang de sous-lieutenant. Une mascotte l’accompagne maintenant dans tous ses vols, un pingouin en peluche, qu’il fixe au capot de sa machine.
Le 31 août 1915, il engage, à bord de son Nieuport X, un avion allemand piloté par le caporal Otto Kandulski. Pendant le combat, une balle tranche d’un coup sec son aorte. Adolphe Pégoud est fauché en plein ciel de gloire, à seulement vingt-six ans. Au retour de sa mission, le caporal allemand comprend qu’il vient d’abattre un héros français. Il redécolle aussitôt, survole la zone du crash et largue une couronne de lauriers sur laquelle est inscrite la phrase suivante : « A l’aviateur Pégoud, mort en héros pour sa patrie, hommage du vainqueur ». Les aviateurs de la Grande Guerre forment définitivement une caste à part dans cette boucherie qu’est la guerre, celle des chevaliers du ciel. Pégoud en aura été l’un des tous premiers.
Sans qu’il ne le sache, il venait d’être fait chevalier de la Légion d’honneur. Il reçoit naturellement des funérailles grandioses. Le 18 mai 1916, le pilote français Roger Ronserail abat Otto Kandulski et se fait appeler « le vengeur de Pégoud », ce qui nous permet de comprendre ô combien notre aviateur isérois avait laissé une empreinte indélébile dans le ciel de France.
Pour aller plus loin :
A Montferrat, dans son village natal, un très joli petit musée propose de retracer cette vie d’aventures. Le Musée de l’Aviation Célestin Adolphe Pégoud renferme de belles collections mais surtout, il projette de faire peau neuve avec un agrandissement et une modernisation scénographique. L’objectif : à partir de cette figure locale historique et des exploits de l’aviation d’antan, permettre aux jeunes comme aux anciens de se projeter dans des rêves aéronautiques. S’y rendre dès aujourd’hui, c’est donner un élan de plus à cet ambitieux projet de rénovation.
Sources principales :
- Mémoires d’aviation, Musée de l’aviation Clément Ader
- Adolphe Pégoud, le premier As de l’aviation française, Le Revers de la médaille
- Musée Adolphe Pégoud à Montferrat
Crédit photo
1 – Couverture : © Musée Pégoud
2 – — Cette image est disponible sur la Prints and Photographs division de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis sous le numéro d’identification ggbain.14327.
3 – Adolphe Pégoud et Louis Blériot © Topical Press Agency/ Getty Images
4 – Célestin Adolphe Pégoud pendant la guerre – L’Est Republicain