Tant de surnoms lui ont été donnés : la reine de l’air, Marie casse-cou, l’aventurière du ciel… Mais c’est sans doute celui de la fiancée du danger qui est le plus emblématique. Marie Marvingt s’est en effet frottée de près au danger toute sa vie. Elle a aimé jouer les trompe-la-mort, particulièrement à bord de frêles aéronefs, à une époque où les femmes pilotes se comptaient sur les doigts d’une main. Pointée du doigt souvent avec mépris par les hommes, elle n’a eu de cesse de toucher la corde sensible de leur ego. Marie était trop attachée à ses performances en tous genres pour accepter d’être ainsi mise au ban par la caste masculine. Femme la plus décorée de France, elle s’est éteinte pourtant en 1963, isolée, miséreuse et déjà oubliée par le grand public. Née à Aurillac en 1875, elle est malgré tout l’une des plus grandes pionnières de l’aviation française. C’est un fabuleux destin que celui de Marie Marvingt et il méritait bien d’être retracé dans cette nouvelle chronique des Histoires d’ailes et de ciel.
L’aventure de Marie Marvingt prend racine dans le Cantal bien que sa famille soit originaire de Lorraine. Ses parents se sont mariés à Metz mais lorsque le territoire tombe aux mains de l’empire allemand après la guerre de 1870, le couple part s’installer en Auvergne. Le père de Marie est alors receveur des postes. Marie naît le 20 février 1875. Son enfance n’a cependant rien de réjouissant. Ses trois frères aînés sont décédés très jeunes. Sa mère a également une santé fragile et meurt en 1889. Toutefois, son père n’entend pas se laisser aller. Sportif accompli, il reporte toutes les espérances de voir ses garçons devenir des athlètes de haut niveau sur sa fille. Il l’initie alors à de nombreuses disciplines, notamment la natation et l’escalade. A ses quatre ans, elle nage déjà plusieurs kilomètres tous les jours dans la Jordanne, cette rivière froide qui coule dans le Massif central.
De retour en Lorraine alors qu’elle n’est qu’une jeune enfant, Marie continue à expérimenter d’autres pratiques sportives comme le vélo. Elle se fascine aussi pour les arts du cirque et supplie son père de lui accorder des leçons pour maîtriser différents arts. Tour à tour funambule, trapéziste, jongleuse et cavalière, à ses dix ans, Marie est déjà une gymnaste talentueuse. Désormais à la retraite, le père accompagne avec la plus grande dévotion les progrès de sa fille sans oublier son éducation scolaire. Marie commence à enchaîner de premiers exploits comme lorsqu’elle accomplit à quinze ans le trajet de Nancy à Coblence en canoë. Dans les rues de Nancy, où on observe cette jeune demoiselle sur une bicyclette, les regards se font réprobateurs. Le vélo, c’est fait pour les hommes ! Qu’importe, Marie s’en moque et trace sa route.
Son bac en poche, elle décroche une licence de lettres, étudie la médecine et le droit et apprend à parler cinq langues ! Elle fait la fierté de son père alors même qu’un nouveau drame l’atteint. Son frère cadet meurt d’une crise cardiaque à dix-neuf ans. Pour éviter de se morfondre, elle se réfugie dans une quête absolue de performance. En 1899, elle obtient par ailleurs son certificat de capacité lui permettant de conduire des automobiles, rejoignant ainsi une cohorte de quelques femmes à avoir cette possibilité en France. Peinée par la perte de ses proches, désirant comprendre ce qui a causé la mort de ces derniers, elle veut aussi s’investir pour les autres, se sentir utile et contribuer à sauver des vies. Marie obtient ainsi son diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge.
A l’aise sur tous les terrains de sport
Notre héroïne continue à enchaîner les performances sportives et s’octroie peu de temps libre. Elle ne dort que quatre à cinq heures par jour afin d’accorder le plus de temps possible pour ses entraînements, rigoureux et intenses. A l’aube du XXe siècle, elle multiplie les courses cyclistes, de Nancy à Bordeaux, de Nancy à Milan ou encore de Nancy à Toulouse.
Pour l’occasion, elle est l’une des premières à adopter la jupe-culotte lui permettant de pédaler plus facilement alors que les femmes n’ont pas le droit, à l’époque, de porter un pantalon. Elle est aussi la première Française à traverser Paris à la nage, soit douze kilomètres, en 1906 et obtient l’année suivante le prix d’honneur de tir au fusil de guerre à 300 mètres. En 1908, selon plusieurs sources sans que cela n’ait jamais été confirmé officiellement, elle aurait demandé à participer au Tour de France.
Etant une femme, elle n’aurait pas été autorisée à y concourir. Il en fallait plus pour sabrer sa détermination. Elle prend le départ tout de même, seule, quelques minutes après celui des hommes. 114 cyclistes ont participé à cette édition. Seulement 36 d’entre eux arriveront à boucler le parcours. Mais Marie aussi !
Elle est à l’aise sur tous les terrains de sport, même les plus escarpés et devient à cette période une pionnière de l’alpinisme, réussissant à gravir des cimes réputées difficiles comme l’aiguille du Grépon, la dent du Géant ou encore la dent de Requin. Entre 1908 et 1910, Marie totalise plus de vingt médailles d’or à Chamonix en ski, patinage artistique et patinage de vitesse. Elle remporte même la première compétition féminine de bobsleigh. Rien ne lui résiste !
D’aéronaute à aviatrice
A cette époque, la presse commence à la surnommer « la fiancée du danger ». C’est la seule union qu’on lui connaît. Libre comme l’air, attachée plus que tout à son indépendance, elle ne veut vivre que de sports et de sensations fortes. Vivre au crochet d’un mari, ou enchaînée à un patron, très peu pour elle. Marie ne cherche pas non plus à devenir mère. A trente-cinq ans, elle a fait un choix définitif. Elle veut marquer les esprits en partant à la conquête de records et premières. Mais il y a bien un domaine balbutiant où elle pourrait s’illustrer encore davantage. C’est celui de l’aéronautique. Elle s’est prise de passion pour les airs dès l’année 1901 en effectuant un vol accompagné en ballon libre. Depuis son premier contact avec le ciel, elle ne cesse de rêver de voler. Elle obtient la même année son brevet de pilote de ballon libre. La voilà aéronaute. Il ne lui reste plus qu’à devenir aviatrice. Ce sera chose faite en 1910.
Elle abandonne tous les autres sports qu’elle pratiquait avec maestria, à l’exception des sports d’hiver, pour se consacrer avec le plus d’énergie possible à l’aéronautique. Le 26 octobre 1909, elle devient la première femme à piloter un ballon au-dessus de la mer du Nord et de la Manche jusqu’à l’Angleterre après avoir décollé depuis Nancy. Un périlleux voyage long de quatorze heures. En 1910, elle gagne le premier prix du concours de distance de l’Aéro Club de l’Est. C’est au cours de cette année qu’elle devient aviatrice à bord de son aéroplane Antoinette. Marie Marvingt devient donc la troisième femme au monde à obtenir son brevet de pilote après Elisa Deroche et Marthe Niel.
L’intrépide Marie Marvingt vit à cent à l’heure ses premières expériences aériennes, établissant le premier record féminin de durée de vol, soit cinquante-trois minutes, le 27 novembre 1910. Elle fait la une du magazine, La vie au grand air. On la voit portée en triomphe par ses amis. En trois ans, elle effectue neuf cents vols sans quasiment aucun incident à déclarer.
Mais le 12 décembre 1913, elle est victime d’un accident majeur alors qu’elle est forcée d’atterrir sur un champ dans les Ardennes. L’aviatrice se retrouve étouffée sous le poids de son appareil et manque de mourir. Elle raconte cela dans une lettre à un journaliste : « Une fois de plus je reste la fiancée du danger, mais le mariage n’a pas été loin. Mon casque était complètement enfoncé dans la terre, mon visage baignait dans le sang. Ecrasée sous la masse de mon appareil, je respirais difficilement. Heureusement qu’avec ma main gauche, je pus creuser la terre près de ma bouche pour me permettre d’aspirer un peu d’air. » Des cultivateurs finissent par arriver au bout d’une demi-heure pour la dégager de la carcasse. Marie Marvingt est une miraculée. Elle s’en sort sans fracture mais son visage lacéré gardera pour toujours les stigmates de cet accident.
Quand l’aviation peut sauver des vies
Durant ces années, Marie Marvingt ébauche les premiers plans d’un avion-ambulance et devient l’ardente promotrice de l’aviation sanitaire. Aux quatre coins de la France, elle donne des conférences pour faire l’éloge des avions de secours qu’elle imagine recevoir sur leur fuselage l’emblème des ambulances de la Croix-Rouge. Elle lance une grande collecte de fonds pour mener à bien ce projet qu’elle décrit comme « son plus cher désir de Française ». Les autorités commencent à s’intéresser à son projet. Un poète, Emile Hinzelin, consacre même quelques vers à Marie Marvingt et son projet d’avion-secours.
« Pour le suprême effort des combats nécessaires,
Aux avions français, il a poussé des serres.
Une exquise Lorraine au vaillant cœur voulut
Que l’oiseau de combat fût l’oiseau de salut
Et que, portant secours au blessé qui succombe
L’aigle miraculeux se changeât en colombe. »
La Première Guerre Mondiale éclate sans que l’aviation sanitaire ne voit le jour. Malheureusement car elle aurait été bien utile dans ce conflit. La Grande Guerre va être aussi la première guerre aérienne au monde. Il faut compter une nouvelle fois sur Marie Marvingt. Elle entend y jouer un rôle. Elle n’attend pas l’autorisation des autorités, sachant pertinemment qu’elle ne l’obtiendra pas, et participe à deux bombardements aériens au-dessus de la Moselle. Effectivement, l’armée refuse son intégration dans les corps aériens de l’armée. Dès lors, comment se rendre utile ?
Dans un premier temps, Marie Marvingt assiste un chirurgien réputé à Nancy comme infirmière-major. Pendant deux ans et demi, elle prête main forte aux opérations alors même que l’hôpital est parfois pris pour cible par des bombardements. Ce n’est cependant pas assez pour la fiancée du danger. Alors, presque sur un coup de tête, elle décide de rejoindre le front. Pour l’occasion, elle se déguise en homme, revêt un uniforme de poilu bleu horizon et intègre le 42e bataillon de chasseurs à pied en prenant le nom de Beaulieu. Elle passe près de cinquante jours, quarante-sept exactement, en première ligne, avant que sa réelle identité ne soit démasquée. Le général Foch fait mine de se fâcher en apprenant cette histoire mais l’audace de Marie Marvingt l’impressionne. En guise de sanction, il décide de l’envoyer sur le front italien, dans les Dolomites. Marie retrouve un terrain de jeu qu’elle affectionne particulièrement, l’alpinisme mais surtout une affectation qui la comble : elle doit s’occuper de l’évacuation des soldats blessés, cela bien souvent en skiant !
L’infatigable Marie Marvingt
Après la Première Guerre Mondiale, Marie Marvingt, décorée de la Croix de Guerre 1914-1918, poursuit son engagement militaire en devenant officier de santé des armées et correspondante de guerre au Maroc alors que la guerre du Rif menace de se déclencher. Elle veut ainsi relancer sa grande ambition d’avant-guerre, le développement de l’aviation sanitaire. Les troupes françaises engagées dans le Rif marocain sont les premières à mettre en place des avions de secours selon la volonté de Marie Marvingt, ce qui permet de sauver pas moins de cinq cents blessés. La fiancée du danger entreprend dans la foulée une tournée africaine pour exposer ses idées et rallier de nouveaux sympathisants à sa cause. En 1929, Marie Marvingt organise le premier Congrès international de l’aviation sanitaire et continue de promouvoir son action en Europe, notamment en Grèce qui crée, après sa venue, un comité d’aviation sanitaire. De retour au Maroc en 1934, elle réalise le film Les ailes qui sauvent qui permet d’asseoir presque définitivement l’intérêt de l’aviation médicale. Un service sanitaire aérien est ainsi institué et c’est bien sûr Marie Marvingt qui en devient la première diplômée.
A l’âge de soixante ans, en 1935, elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur, le couronnement d’une carrière pourrait-on croire. Mais non, l’infatigable Marie Marvingt nourrit encore bien des projets. Elle invente un ski permettant de glisser sur les dunes du Sahara, ce qui inspire le milieu de l’aéronautique pour réaliser des atterrissages d’avions sur la neige.
Au tout début de la Seconde Guerre Mondiale, elle est engagée comme infirmière de l’air et invente un nouveau type de suture chirurgicale qui permet de recoudre les blessures plus rapidement sur les champs de bataille afin d’éviter les infections. Elle fonde également en Dordogne un refuge pour les aviateurs blessés qu’elle nomme « Le Repos des ailes ». A la Libération, elle vit de ses conférences et de son métier d’infirmière mais l’activité se réduit. Des médailles continuent à pleuvoir pour honorer cette grande dame de l’aviation mais sa notoriété tombe peu à peu dans l’oubli.
Elle n’en fait pas un drame, loin de là, et continue à rêver d’aventures. Pour ses 80 ans, le gouvernement américain lui offre un vol au-dessus de la Lorraine en chasseur supersonique. Et à 85 ans, tenez-vous bien, elle passe son brevet d’hélicoptère !
L’année suivante, comme un ultime défi qu’elle se lance, elle retourne à sa passion pour la petite reine et effectue le trajet Nancy-Paris en pédalant dix heures par jour. Les journées étaient décidément bien trop courtes pour Marie qui a conservé toute sa vie une âme d’enfant.
Deux ans plus tard, elle s’éteint dans un relatif anonymat. C’est davantage aux Etats-Unis qu’on s’émeut de cette disparition. Le Chicago Tribune lui rend un vibrant hommage le lendemain de son décès en écrivant qu’il s’agissait de « la femme la plus extraordinaire depuis Jeanne d’Arc ». Malgré tout, ces dernières années, plusieurs publications françaises ont permis de braquer à nouveau les projecteurs sur ce fabuleux destin né dans le Cantal. Distinguée par 34 récompenses dans de multiples domaines mais surtout dans l’aéronautique, elle demeure la Française la plus médaillée de l’histoire.
L’héritage de Marie Marvingt
En étant la pionnière et l’ambassadrice de l’aviation sanitaire mondiale, Marie Marvingt est devenue en quelque sorte un ange-gardien pour les forces armées au sol. En France, son action permet la création du Service de santé de l’Air en 1943. C’est aussi au cours de la guerre d’Indochine et d’Algérie que l’aviation sanitaire a pris un essor fulgurant, notamment à travers des personnalités comme Geneviève de Galard, surnommée l’ange de Diên Biên Phu. Le SAMU fera intervenir ensuite dans le civil des hélicoptères de secours dès 1968. Les sapeurs-pompiers interviendront eux-aussi avec des hélicoptères.
En l’année 1968, naît également l’aviation humanitaire à travers une action de la Croix-Rouge française lorsqu’un quadrimoteur transatlantique se pose à Libreville pour acheminer dix tonnes de vivres et de médicaments destinés au Biafra, alors ravagé par une guerre civile. Cette opération est la première pierre d’une très belle organisation, Aviation Sans Frontières.
Nous vous donnons justement rendez-vous le 28 juin prochain sur l’aéroport de Lyon-Bron pour l’AéroRun, une course de dix kilomètres organisée par Aviation Sans Frontières afin de financer dix rotations sanitaires pour apporter des soins médicaux aux populations les plus isolées de Madagascar. A l’occasion de votre venue, vous aurez peut-être d’ailleurs l’occasion d’arpenter la rue Marie Marvingt qui a été baptisée ainsi le 5 novembre 2025.
Aujourd’hui, Aurillac continue d’entretenir la mémoire de Marie Marvingt. Un aéro-club et un gymnase portent notamment son nom.
Sources :
- Le fabuleux destin de Marie Marvingt : les ailes de l’espoir ! – Radio France
- Archives départementales du Cantal
- Marie Marvingt, pilote d’avion, est morte à 88 ans, Le Monde
Crédit photo
1 – couverture : Université de Lorraine
2 – A vélo © Inconnu
3 – Marie Marvingt en 1912 © Wikipedia
4 – Dessin d’Émile Friant représentant Marie Marvingt et son projet d’ambulance aérienne, 1914. © Wikipedia
5- Marie Marvingt © Getty – Keystone-France