Une capitale textile à l’origine d’un savoir-faire matière unique

L’histoire industrielle lyonnaise est profondément liée à la soierie. À partir de la Renaissance et plus encore aux XVIIIe et XIXe siècles, Lyon développe un système productif particulièrement structuré autour de la « Fabrique lyonnaise », associant marchands-fabricants, dessinateurs, teinturiers, tisseurs et ouvriers spécialisés.

Cette organisation favorise l’émergence d’un savoir-faire avancé dans la manipulation des fibres, le tissage et la conception de structures textiles complexes. L’innovation occupe une place importante dans cette histoire : les techniques de tissage et d’impression se perfectionnent progressivement, accompagnant l’essor industriel de la soierie. Les travaux historiques publiés par la Métropole de Lyon soulignent ainsi que le génie technique textile s’est développé très tôt sur le territoire lyonnais.

La mécanique Jacquard, développée au début du XIXe siècle, symbolise cette capacité à mécaniser la fabrication de motifs textiles complexes. Il serait toutefois excessif d’y voir un ancêtre direct des matériaux composites modernes. Elle témoigne plutôt d’une culture industrielle ancienne de la maîtrise du fil et de son architecture, qui trouvera, bien plus tard et dans un contexte technologique différent, un écho dans les textiles techniques et certains renforts utilisés pour les matériaux composites.

 

Une co-évolution déterminante entre textile et chimie

Au XIXe siècle, l’industrie textile lyonnaise entre dans une nouvelle phase. La teinture, le blanchiment, la fixation des couleurs et le traitement des fibres nécessitent des produits et des procédés chimiques de plus en plus performants. Textile et chimie évoluent alors en interaction étroite.

Les travaux historiques de la Métropole de Lyon montrent que l’industrie chimique locale s’est notamment développée pour répondre aux besoins du textile. Les entrepreneurs ont progressivement intégré la fabrication de produits chimiques indispensables au traitement des étoffes, tandis que les innovations dans les colorants ont contribué à transformer l’activité textile.

L’histoire de François-Emmanuel Verguin illustre cette dynamique. À la fin des années 1850, ce chimiste lyonnais met au point la fuchsine, un colorant synthétique rouge violacé issu de la chimie organique. Son développement participe à l’histoire industrielle des colorants lyonnais.

La famille Gillet incarne également cette mutation. Partie de la teinture de la soie, l’entreprise devient au XIXe siècle l’un des acteurs importants de la teinturerie lyonnaise avant de développer ses compétences chimiques et de se diversifier. Les Gillet investissent notamment dans la formation en chimie et recrutent ingénieurs et techniciens pour accompagner cette transformation industrielle.

Cette histoire est importante pour comprendre la suite : elle installe durablement sur le territoire une proximité entre travail des fibres, procédés textiles et maîtrise de la chimie. Il faut néanmoins éviter d’établir une filiation trop directe avec les composites modernes : les résines et polymères haute performance utilisés aujourd’hui dans l’aéronautique résultent d’une histoire scientifique et industrielle internationale beaucoup plus récente.

 

Du textile naturel aux fibres artificielles : une révolution silencieuse

Le début du XXe siècle marque une nouvelle transformation. Aux côtés des fibres naturelles apparaissent des fibres artificielles obtenues grâce à des procédés industriels et chimiques.

La viscose, notamment, est alors couramment présentée comme une « soie artificielle ». Pour l’industrie textile, le changement est important : les propriétés de la matière peuvent désormais être davantage transformées et adaptées aux usages recherchés.

L’industrie lyonnaise participe à cette mutation. Les Gillet, par exemple, se diversifient vers la soie artificielle, illustrant la capacité des entreprises historiques du textile à évoluer vers de nouvelles matières lorsque leurs marchés et les technologies se transforment.

Cette évolution ne constitue donc pas une rupture complète avec le passé. Les compétences liées à la transformation du fil, au tissage et à l’ennoblissement demeurent, mais elles sont progressivement appliquées à des matériaux nouveaux.

Au fil du XXe siècle, une partie de l’industrie textile régionale se repositionne ainsi vers des produits à plus forte valeur ajoutée. Le textile n’est plus seulement recherché pour ses qualités esthétiques : sa résistance mécanique, son poids, son comportement thermique ou encore ses propriétés fonctionnelles deviennent déterminants.

 

Des textiles techniques aux matériaux composites

C’est avec le développement des textiles techniques que la connexion avec les matériaux composites contemporains devient particulièrement intéressante.

Dans de nombreux composites à fibres, les performances mécaniques reposent sur l’association entre un renfort — par exemple en fibres de verre ou de carbone — et une matrice, souvent polymère. L’orientation des fibres et l’architecture du renfort jouent un rôle déterminant dans les propriétés finales de la pièce.

Les compétences textiles trouvent donc de nouvelles applications. Tissage, tressage, fabrication de multiaxiaux ou organisation de fibres selon des orientations précises permettent de concevoir des renforts adaptés aux contraintes mécaniques recherchées.

Il serait cependant incorrect d’affirmer que ces technologies sont directement issues de la soierie lyonnaise. Les composites modernes se développent principalement au XXe siècle dans un contexte scientifique et industriel international. La continuité régionale réside plutôt dans l’existence de compétences historiques autour de la fibre, du textile et de la chimie qui ont pu évoluer avec les matériaux et les marchés.

Le parcours de Chomarat constitue une illustration particulièrement concrète de cette évolution. Fondé en 1898 et historiquement implanté en Ardèche, le groupe se présente aujourd’hui comme un spécialiste des matériaux composites et des textiles techniques. Il conçoit notamment des tissus et renforts multiaxiaux associant fibres de verre, d’aramide et de carbone.

Sa gamme C-PLY™, composée de renforts multiaxiaux carbone, est notamment destinée à des applications aéronautiques, dont des pièces de structures primaires et secondaires. Nous ne sommes donc plus ici dans une simple proximité historique : un savoir-faire industriel textile régional est effectivement mobilisé aujourd’hui pour fabriquer des renforts destinés aux matériaux composites haute performance.

Cette continuité s’est encore renforcée récemment. En janvier 2026, Chomarat a finalisé l’acquisition de CTMI, entreprise issue d’une manufacture de soierie créée en 1886 à La Sône, en Isère, devenue spécialiste des textiles techniques et matériaux composites haute performance pour l’aéronautique, la défense et le spatial. Ce parcours constitue un exemple particulièrement parlant de la transformation des savoir-faire textiles régionaux vers les matériaux avancés.

 

Un territoire devenu stratégique pour l’aéronautique

Cette histoire contribue à éclairer la place qu’occupe aujourd’hui Auvergne-Rhône-Alpes dans les matériaux avancés et les composites.

Le territoire dispose d’un écosystème qui associe des compétences en textile technique, chimie, plasturgie, mécanique et ingénierie des matériaux. Ces savoir-faire trouvent des applications dans plusieurs industries de pointe, dont l’aéronautique et le spatial.

Chomarat en fournit un exemple concret. L’entreprise développe des renforts carbone destinés à produire des pièces composites plus légères et performantes, répondant directement aux problématiques d’allègement des structures rencontrées dans l’aéronautique.

La région accueille également Hexcel à Dagneux, dans l’Ain, un acteur international spécialisé dans les matériaux composites avancés destinés notamment à l’aéronautique. Sa présence complète un tissu régional dans lequel se rencontrent producteurs de fibres et de renforts, spécialistes des textiles techniques, transformateurs et entreprises aéronautiques.

Cette concentration de compétences constitue un véritable avantage industriel. Dans l’aéronautique, l’allègement des structures est un enjeu permanent : réduire la masse d’un appareil permet notamment de diminuer les besoins énergétiques associés à son exploitation. Les composites à fibres de carbone occupent donc une place importante dans les programmes aéronautiques contemporains.

Cette dynamique crée également des besoins en compétences très diversifiés : opérateurs composites, drapeurs, techniciens méthodes et industrialisation, spécialistes des procédés, techniciens contrôle, ingénieurs matériaux ou encore ingénieurs calcul et structures.

L’histoire régionale ne relève donc pas uniquement du patrimoine industriel. Elle trouve aujourd’hui un prolongement concret dans les entreprises, les technologies et les métiers de l’aéronautique.

Une continuité à nuancer

Cette trajectoire historique doit néanmoins être racontée avec précision.

Les matériaux composites modernes se développent véritablement au XXe siècle, et particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet des progrès réalisés dans les fibres synthétiques, les résines polymères et les procédés industriels. L’aéronautique, le spatial et la défense contribuent fortement à leur développement en recherchant des matériaux combinant résistance mécanique et légèreté.

Il serait donc inexact d’affirmer que les composites aéronautiques sont une invention lyonnaise ou qu’ils descendent directement de la soierie.

Le lien est davantage structurel et industriel que généalogique. Au fil des siècles, le territoire a accumulé des compétences dans le travail des fibres, les architectures textiles, la chimie puis les matériaux. Certaines entreprises ont transformé ces compétences pour répondre à de nouveaux marchés et adopter de nouvelles technologies.

L’exemple récent de Chomarat et CTMI est particulièrement révélateur : les deux entreprises puisent historiquement leurs origines dans le textile et travaillent désormais sur des textiles techniques et des matériaux composites destinés à des secteurs aussi exigeants que l’aéronautique, le spatial et la défense.

C’est cette capacité d’adaptation, davantage qu’une filiation technologique directe, qui constitue l’un des héritages industriels les plus intéressants de la région.

 

Pour conclure

L’histoire des matériaux composites en région lyonnaise illustre une réalité fréquente dans l’innovation industrielle : les technologies nouvelles ne se développent pas toujours indépendamment des compétences déjà présentes sur un territoire.

De la soie aux fibres artificielles, puis des textiles techniques aux renforts en carbone, Auvergne-Rhône-Alpes a progressivement transformé une partie de ses savoir-faire historiques pour répondre aux besoins de nouvelles industries.

Les activités contemporaines de Chomarat, CTMI ou encore Hexcel montrent aujourd’hui la place occupée par les matériaux avancés dans l’écosystème industriel régional. Les techniques, les matières et les marchés ont profondément changé, mais la maîtrise des fibres et des matériaux reste un savoir-faire stratégique.

La continuité ne doit donc pas être résumée à une formule trop simple selon laquelle la soie aurait « donné naissance » aux composites aéronautiques. Elle raconte quelque chose de plus intéressant : la capacité d’un territoire industriel à faire évoluer ses compétences pendant plusieurs générations, jusqu’à les mobiliser aujourd’hui pour concevoir les matériaux des avions et des technologies de demain.

Pour aller plus loin

Pour approfondir cette histoire, l’étude « Histoire croisée des textiles et de la chimie en région lyonnaise » de Millénaire 3 constitue une source particulièrement intéressante sur la constitution des savoir-faire industriels lyonnais.

Le site de Chomarat permet également de découvrir la transformation contemporaine de ces compétences, depuis les textiles techniques jusqu’aux renforts carbone destinés notamment aux composites aéronautiques.

Enfin, le rapprochement entre Chomarat et CTMI, annoncé en janvier 2026, offre un exemple particulièrement actuel de cette continuité : deux entreprises issues historiquement de l’univers textile développent désormais des solutions pour les composites haute performance et les marchés de l’aéronautique, de la défense et du spatial.

 

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